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Blog Géoparc Jbel Bani
Si la place Jamaâ El fna m'était contée
Hamid Triki,
Historien
Résumé
Jamaâ El Fna se trouve liée, non seulement à l'histoire de Marrakech, mais aussi à celle du Maroc. Le texte d‘Al-Youssi au XVIIème siècle et les témoignages de deux voyageurs, l'un espagnol et l'autre portugais, durant la seconde moitié du XVIème siècle, éclairent de manière particulièrement saisissante sur la configuration de la Place et son évolution à travers le temps. A travers leurs descriptions, c'est assurément la représentation de toute la société marocaine de l'époque en ses diverses composantes, ethniques et linguistiques, citadines et rurales, des montagnes et des oasis, qui se trouve ainsi exhibée sur la place publique.
Al-Youssi, écrivain marocain du XVIIème siècle, est le premier à avoir décrit le déroulement d'une "halqa" sur la place Jamaâ El Fna. L'intérêt de sa narration réside dans le fait qu'il s'agissait déjà d'une halqa sur un thème burlesque, mettant en scène divers éléments de la société marocaine : un fassi, un marrakchi, un arabe, un berbère et un drawi (habitant de la vallée du Dra).
L’enjeu ? Chacun est invité à décrire le mets préféré de sa région, dans son idiome particulier. Par de là le divertissement recherché d'une pareille scène -ce qui est en soi bien digne d'être retenu- C'est assurément la représentation de toute la société marocaine de l'époque en ses diverses composantes, ethniques et linguistiques, citadines et rurales, des montagnes et des oasis, qui se trouve ainsi exhibée sur la place publique. On détecte alors, à travers cette première description, l'une des fonctions essentielles de Jamaâ El Fna. Faut-il ajouter que ce n'est pas le moindre mérite de Al Youssi de nous avoir décrit la scène quand on sait que les intellectuels marocains de son époque, et même au-delà, décidaient délibérément de ne pas "souiller" leur écrits en y citant des propos : prose ou poésie de la littérature dialectale orale. Il importe de souligner qu'ils enchaînaient toujours, s'agissant de tel ou tel écrivain en arabe classique, en précisant : "…et il a aussi composé des poèmes en langue vulgaire que je ne citerais pas pour éviter d'en entacher mon écrit"
C'est dire ce que la culture orale marocaine a perdu de ce fait, et combien il est impératif aujourd'hui de s'inquiéter de son sort et de se mobiliser pour préserver ce qu'il en reste. Ignorer ce genre de comportement des intellectuels traditionnels revient à ignorer les obstacles que rencontre notre association aujourd'hui encore, pour réhabiliter la place en tant que foyer vivant de la culture populaire. Au-delà de ces considérations, faut-il rappeler à quel point la langue parlée marocaine est défigurée et altérée. La gravité d'une telle situation se passe de commentaire….
Mais, revenons donc au tableau historique que nous tentons de présenter succinctement. Je voudrais préciser à ce propos que nous disposons, avant le témoignage cité d‘Al-Youssi, de deux autres textes, non marocains cette fois-ci, l'un est espagnol, l'autre portugais. Ils appartiennent tous deux à la seconde moitié du XVIème siècle. Commençons par le texte de l'espagnol Carvajal Marmol qui a vécu au milieu du XVIème siècle à Marrakech où il a tissé des relations très étroites avec la cour saâdienne.
Il décrivit une place qui n'était pas encore nommée mais qui ne peut être que la place Jamaâ El Fna:
"Il y a plusieurs boutiques dans cette place, des serruriers, des cordonniers, des charpentiers, et toutes sortes de gens qui vendent des choses bonnes à manger. L'un des côtés est un lieu où l'on vend la soie et des étoffes de lin, de coton et de laine fine ou grosse. C'est là qu'est le lieu de la douane…"
Cette animation n'est pas sans rappeler certaines activités encore vivaces aujourd'hui ainsi que l'aspect "cosmopolite" de la place, découlant de l'existence de la douane fréquentée alors par les marchands et diplomates, européens notamment.
Le second texte est dû au portugais Antonio de Saldanha qui a vécu à la cour du sultan saâdien Ahmed Al-Mansour à la fin du XVI° siècle ; témoignage absolument fondamental parce qu'il permet de trancher la question de la dénomination de Jamaâ El Fna : est-ce le lieu où l'on exécutait les rebelles ? Ce serait alors "la Place du Trépas" ? Où est-ce, au contraire, le lexème arabe désignant la place de "La mosquée détruite" ? Cette deuxième hypothèse est clairement explicitée par l'auteur portugais qui, en tant que secrétaire particulier du sultan, a observé de très près le chantier de construction d'une immense mosquée, inachevée, et située à Riad Az-zitoun, à la lisière de la place. Le gigantisme de ce projet avorté suffirait pour justifier la dénomination de "Place de la mosquée anéantie". En voici un extrait : … il [Al- Mansour] avait fait préparer une grande quantité de matériaux qui, là-bas, sont de la chaux et des briques sur les murs et commença vraiment une très grand œuvre. L'emplacement était un carré de 500 pas de côté, les murs avaient 40 empans de large et bien qu'entre mains-d'œuvre, maître et manœuvres, plus de 8000 hommes y avaient travaillé sans interruption, les murs ne s'élevèrent pas en 20 ans à plus de 8 empans au-dessus du sol. Mais l'entrée de My Naser en Berbérie (le Maroc) anéantit tout cela et là, la construction s'arrêta la."
Al Mansour projetait donc de construire cette immense mosquée pour laquelle il a envoyé un certain nombre de missions à Istanbul, au Caire, en Tunisie, a' Damas et en Andalousie pour voir les grandes mosquées comme Al Azhar, Azzaytouna… afin de construire une mosquée plus belle et plus grande.
C'est le projet de cette mosquée immense qui est à l'origine du nom Jamaâ El Fna. Son inachèvement dû à la dévastation de la ville par la peste pendant au moins 9 ans, épidémie qui a tué plusieurs habitants du Maroc, dont le roi, peut-être une explication convaincante pour le mot 'El fna".
Voilà enfin l'édifice qui, vu son importance et sa proximité de la place, a pu vraisemblablement contribuer à forger le nom et résoudre l'énigme. Ce problème étant ainsi posé de manière assez satisfaisante pour le XVIème siècle, il ne serait pas sans intérêt de tenter de remonter le cours de l'histoire à la recherche d'indices permettant d'établir l'existence d'une place plus ancienne encore, la où se trouve l'actuelle.
Si l'on se réfère aux chroniques marocaines médiévales rédigées entre le XII° et le XIV°siècle, on y trouve citée une "rahba", vaste esplanade située dans les parages de la mosquée Koutoubia. Plus précisément ses chroniques évoquent une "rahbat al-qasr", esplanade du palais, où l'on infligeait publiquement les peines exemplaires dès le XIIème siècle. Le palais dont il est question est à coup sur le fameux" qasr al- hajar " ou " forteresse de pierres", premiers noyaux urbains de Marrakech, édifié a la fin du XIème siècle par les almoravides et dont les ruines subsistent au pied de la Koutoubia. Comme la métropole fut appelée dès le XIIème siècle a se développer à une certaine distance de Qasr al-hajar, précisément autour de la mosquée Ben Youssef, au cœur de la Médina, sa configuration spatiale se présentait alors de la manière suivante : une ville à deux pôles, constituée, d'un côté, par la citadelle qasr al-hajar et des palais, de l'autre, par l'agglomération urbaine qui s'articule autour de Ben youssef. Entre les deux, s'étale un important vide, la "rahbat al-qasr", qu'il est aisé d'assimiler à un "méchouar" dans la tradition marocaine.
Cette physionomie urbaine est confirmée au milieu du XIIème siècle par le géographe al Idrissi qui précise que qasr al- hajar est une "enceinte isolée au milieu de la ville". En interposant son espace vide entre les deux pôles, la rahbat al- qasr jouait donc le rôle d'un méchouar, espace tampon où, à l'occasion, le pouvoir pouvait manifester sa présence par l'exécution des peines exemplaires comme cela a été signalé, mais aussi par les défilés et parades militaires au départ ou au retour des armées. Cette dernière fonction se reflèterait alors dans le nom persistant d'une porte disparue, située à la lisière nord de la place, au contact de la grouillante médina : il s'agit de Bâb al-Foutouh", soit, la "Porte des conquêtes" dans la toponymie historique marocaine.
C'est là une première fonction détectée de l'esplanade appelée à devenir Place Jamaâ El Fna. Rappelons que cette relation avec l'organisation militaire a traversé le siècle puisqu'au XVIII° siècle, il y avait non loin de la place un dépôt de munitions qui, en explosant en 1764, a ravagé Jamaâ El Fna et a fait trois cents victimes. On pourrait, du reste, supposer que cette explosion a pu contribuer à fixer le nom, même si cet événement n'explique pas l'existence du composant " jama'" (mosquée) dans ce nom.
Sur le même site, il y avait encore au début du XXème siècle une caserne en fonction lors de l'épisode de la résistance d'el Hiba à la conquête française. Enfin l'armée d'occupation française a installé en 1912 son Etat Major à proximité de la place. A notre regard, ces faits historiques relatés depuis le XIIème siècle ne visent nullement à confiner la fonction de la place dans un rôle purement militaire. Ils établissement seulement qu’une importante place a existé là depuis la fondation de Marrakech. Son existence a bien évidement favorisé l'éclosion d'autres activités.
Ainsi, Jamaâ El Fna se trouve-t-elle liée, non seulement à l'histoire de Marrakech, mais encore à celle du Maroc. Nous n'évoquerons à ce sujet que le rôle joué par la place et ses acteurs dans la résistance marocaine, au Protectorat français au début des années 1950. Rappelons que le fameux poète Cherkaoui, dit "l'homme aux pigeons", dont la halqa était très populaire, a été expulsé de Marrakech et interdit de séjour à Fès pour ses insinuations paraboliques sur l'inversion du temps, ce qui était compris, à l'époque, comme une attaque à peine voilée du régime. On rappellera aussi qu'en même temps les aveugles de Sidi Bel Abbas, le saint patron de la cité qui tenait leur file devant le Café de France ont caché dans le panier de l'un d'eux, sous une botte de menthe, le revolver ayant servi à tirer sur le général d'Hauteville, alors commandant de la place.
Toutes ces dimensions historiques restent à explorer. Une prospection dans les Archives Nationales est possible pour le moins à partir du XVIIIème siècle. L'apport archéologique devra être impérativement pris en considération ; notamment pour ce qui constituait peut-être les vestiges de la fameuse mosquée d‘Al-Mansour. Enfin, une enquête directe et systématique doit être programmée aussi rapidement que possible tant que des acteurs de valeur sont encore en mesure d'apporter leur témoignage.
Le 31/12/2024
Source Web par : Livre "De l’immatérialité du patrimoine culturel"
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